Les mystères de l'amour

 

Ce soir-là il pleuvait, il faisait froid, et j’arrivais un peu transi à une conférence psychanalytique sur le thème de l’amour. Là je croise un confrère, éminent psychanalyste, qui me dit : « Lorsque l’amour prend le pas sur le désir, cela finit toujours mal ».

Je le connaissais pour son goût de la provocation et je suis resté perplexe.

 

Je partageais en effet, comme nombre de psychanalystes, la conviction qu’il faut allier l’amour au désir. Ou que l’amour est plus important que le désir.

N’est-ce pas ce que nous renvoie la sagesse populaire et tout notre héritage culturel depuis des millénaires ?

Il n’est qu’à voir le nombre de romans, de films et de créations artistiques qui ont pour sujet principal l’amour.

 

Pourtant ceci mérite réflexion.

Revenons à notre prime enfance. Contrairement à nombre d’animaux qui gagnent rapidement une certaine autonomie vitale (pensez par exemple au poulain qui se dresse sur ses pattes à peine né), le bébé humain n’est pas un mammifère comme les autres. Il est physiologiquement complétement dépendant de son entourage. Ceci est du principalement à la taille de son cerveau, qui ont rendu les accouchements de plus en plus difficiles et dangereux, aussi bien pour la mère que pour l’enfant.

 

Pour survivre, notre espèce s’est donc adaptée.

Comment ? En faisant naître le bébé prématurément, pour qu’il puisse « passer » dans le bassin de sa maman. Il va alors terminer son développement à l’extérieur du ventre maternel. Cette période de « grossesse ex utero » dure environ 12 mois, pendant lesquels le nourrisson est très fragile et a particulièrement besoin d’être protégé.

 

Sous l’angle psychique, le jeune enfant est également très dépendant de son entourage.

Il est enfermé dans un monde clos, car il cherche à s’attacher les bonnes grâces de ses parents à toutes forces. Il s’agit de nouveau d’une question de survie pour lui.

Le petit humain va s’employer à faire plaisir à ses parents et à répondre à ce que l’on appelle la « demande ».

L’enfant s’éveille et réagit aux paroles de ses parents, et essaie constamment de répondre à leurs attentes.

 

La psychanalyse a montré à quel point cette demande est précieuse pour notre équilibre, car elle nous permet de nous assurer que nous existons pour l’autre. Que nous sommes aimés inconditionnellement, reconnus en tant que nouveau vivant, validés et protégés.

Nous escomptons de cette demande qu’elle nous donne une assise et une identité stable.

Le problème est qu’en retour nous sommes aliénés « au regard de l’autre », parents, puis famille, école, et enfin par extension, société. Cette fameuse demande est inflexible et va conditionner nos choix de vie.

 

Pour en revenir à mon ami l’éminent psychanalyste, lorsqu’il parlait d’amour, il faisait bien sûr allusion à la demande d’amour. Donc à cette fameuse demande qui nous valide : Je t’aime parce que tu vas me renvoyer une image valorisante de moi. Tu m’aimes car je me conforme à ce que l’on attendait de moi (un fils dévoué, un travailleur courageux, un bon père de famille…).

 

Heureusement, s’oppose à cette demande notre désir. Celui-ci commence à nous convoquer dès l’âge de deux ou trois ans. Il se traduit notamment par les premiers frissons érotiques.

Je pense ici au peintre Matisse qui remarqua très jeune que sa mère, qui était d’ordinaire plutôt triste, avait subitement le regard qui s’allumait lorsqu’elle ouvrait sa boite de pastels.

Nous pouvons supposer que son désir, sa singularité, et son destin artistique futur ont pris ici une de leurs sources.

Alors que la « demande » de ses parents lui commandait par exemple de devenir notaire ou médecin.

 

Le désir signe notre singularité et lorsqu’il nous surprend, nous n’attendons pas d’être validés dans notre existence. Il nous livre à une séparation à l’égard de l’autre et est quelque chose que l’on ne maitrise pas. Il nous rend plus libre.

En somme, aller du côté du désir, c’est accepter une part d’inconnu et les risques inhérents.

 

Que pouvons-nous alors en conclure en matière amoureuse ?

Qu’il faut essayer de se laisser surprendre par son désir. Ce qui n’est pas facile si on y réfléchit.

Car comment se faire un devoir de ne pas laisser passer quelque chose qui nous surprendrait sans tuer toute spontanéité et donc toute surprise ?

Le désir en matière amoureuse peut prendre bien des formes : ce sourire qui subitement nous fait craquer, le parfum d’un corps, une intonation de voix si unique, une mèche de cheveux irrésistible…

Ensuite lorsque la relation s’installe, s’employer de ne pas se laisser gagner par toutes ces petites routines un peu névrotiques qui bientôt recouvrirons tout et risquent de nous faire percevoir la relation comme ennuyeuse au bout de quelque temps.

 

En somme, essayer de ne pas se laisser trop dominer par la recherche du confort domestique et de la sécurité affective auxquels nous aspirons souvent.

Car nous risquons la disparition du désir.

Bien sûr, ceci n’est pas facile. Et s’adresse à ceux qui ne sont pas trop névrosés.

Pour les autres, il est peut-être temps d’entreprendre une psychanalyse afin de faire émerger leurs vrais désirs.